Dans ma vie, le plus drôle souvent, ce n’est pas ce que je fais, c’est la façon dont je le fais. On pourrait se dire que le plus intéressant ces derniers jours, était d’être à Chicago, pour les élections… Pas du tout. Je veux dire, franchement, qui n’était pas à Chicago? Reuters, l’AFP, CNN, moi: on était tous sur le main riser (estrade centrale, face à Barack) mardi soir. Le plus drôle c’est ce que j’ai fait à Chicago.
Samedi matin, Ivan m’appelle: “Monte dans le bus pour Chicago”. La veille c’était Halloween, Mélissa Baptiste et moi, on incarnait le Moulin rouge, vin assorti. Donc samedi matin, j’étais fraîche. Mais Chicago, c’était un peu prévu, pas confirmé. Barack m’attendait, pas trop le choix.
Dans le car Cécile me téléphone: “tu peux piger sur Lemonde.fr mardi?“
Samedi soir, Ivan vient me chercher à la gare avec Luc, présentateur de Go Africa, la chaîne pour laquelle Ivan travaille.

Zariff, coiffeur d'Obama
Dimanche, je vais à Hyde Park avec l’équipe de Go Africa, dans le quartier d’Obama et surtout chez son coiffeur.
L’émission devait être tournée là-bas. Tous les journalistes du monde avaient eu la même idée. Pendant que Dereck filmait Luc en train de se faire couper les cheveux, par la tondeuse qui frôle le crâne du president-elect tous les mois, une journaliste de Hong Kong et une équipe de Néerlandais erraient dans le salon.
Le salon a su profiter de sa nouvelle popularité, entre les gosses qui demandent une “Obama cut” (coupe Obama) et les journalistes venus interviewer Zariff qui glissent au moins un billet de 20$ dans sa boîte à pourboires. “Hyde Park hair salon” organisait mardi une soirée à 75$ pour the election day.
Le dimanche après-midi j’avais l’impression d’être de retour à Dakar. On voulait faire un sujet sur la communauté africaine de Chicago et ce qu’elle pensait du candidat “afro-américain”. Un vrai Africain? Un vrai Américain?

Ivan avait repéré un restaurant appelé “Café Sénégal” dans un coin de Chicago. On se rend à l’adresse indiquée: aucun café, une droguerie. Je demande au Pakistanais qui la tenait ce qu’est devenu le café Sénégal. Il avait fermé. Je demande comment joindre l’ancienne propriétaire; il me tend la carte d’une coiffeuse: elle tresse désormais à domicile. Au bout de trois appels, elle décroche. Trop occupée pour le moment, elle nous donne le contact d’une de ses amies. J’appelle. L’”amie” ne connaissait pas la première, et ne comprenait pas bien ce qu’on lui voulait. J’insiste sur le fait que j’étais à Dakar cet été, que j’ai travaillé pour un quotidien sénégalais. Elle nous donne rendez-vous chez elle.
Absolument charmante, elle se fait belle, se maquille, enfile sa perruque pour la caméra et nous raconte que pour elle Obama est un Africain, qu’elle se sent chez elle parmi les Afro-Américains.
Notre premier contact avait finalement le temps de nous recevoir, donc on repart pour une banlieue toute proche, où l’interview reprend.
Soirée de montage, d’écriture, de préparation du lendemain.
Lundi: J-1. Départ pour Grant Park, histoire de voir à quoi ressemble le lieu où le premier président noir s’apprête a donner son discours de victoire. Montage des tentes, installation de la scène. Un dédale de camions, barrières, branchements et autres fils pour accueillir la presse du monde entier. Les services de sécurité quadrillent le quartier, bloquent les rues. Mais nous, on a des passes.





Déjeuner dans un super Deli, retour à l’hôtel, préparation du lendemain.
Mardi: Election day. Je devais aller à Aurora pour lemonde.fr: ils avaient déjà quelqu’un à Chicago. Non je n’étais pas stressée du tout… Pour une fois je suis prévoyante et organisée: c’est lemonde.fr, ça vaut la peine de lutter contre mon chaos intérieur. Donc je regarde où est Aurora, je repère un café internet dans la ville, au cas où; je prend 3 piles de rechange pour mon recorder, mon chargeur d’ordinateur, un deuxième appareil photo au cas où le premier plante, 3 objectifs différents et mon ordi, bien sûr: c’était du live-blogging.

Réveil à 5H30 (coucher à 1h). Un bagel dans le ventre, je monte dans le train. J’avais une heure et demie de trajet, je commence mes interviews.
J’arrive à la gare d’Aurora, pas de connexion internet dans la gare. Pas même un starbucks. Il y a des starbucks (donc des connexions internet) partout aux Etats-Unis. Il y a un Starbucks à Columbia! Mais à la gare d’Aurora, deuxième plus grosse ville de l’Illinois, pas moyen d’être relié au monde. Pour live-bloguer, poster mes interviews du train, ça commence mal. On se détend, je vais m’en sortir.
Devant la gare, je prend un taxi et je lui demande de me déposer à mon café internet. Antonio, mon chauffeur, est né au Mexique et installé aux Etats-Unis depuis 42 ans. Mais il ne parle pas anglais. Qu’à cela ne tienne, on se comprend en espagnol. Non je ne parle pas espagnol, et alors?
Il me dépose devant mon café à 9H. Le café n’ouvre qu’à 10H. J’erre entre le Taco Bell, le Pizza Hut et le magasin d’électronique. Pas de wi-fi, nulle part. Je retourne devant mon café internet en attendant que ça ouvre. Et je parle à toutes les personnes que j’aperçois, histoire de ne pas perdre de temps. Les interviews se multiplient, comme cette dame qui me dit qu’elle aurait sans doute préféré qu’Obama soit blanc.
Finalement l’un des habitants me demande pourquoi je reste là et quand je lui dis que j’attend l’ouverture du café “ah, mais il a fermé”. Hum.
Après avoir demandé à 6 personnes où je pouvais bien me connecter, on finit par m’indiquer le Dunkin doughnuts. Je croise un McDo sur la route…
C’est parti: je post. Je regarde à droite, à gauche, pas de prise. Bon on s’en préoccupera plus tard. Sur le terrain de jeu du Mc do, les noms d’Obama et de McCain fusent. C’est reparti pour les interviews; les gamins en savent à peu près autant que les parents et parlent taxes et couleur de peau.
Quand je rallume mon ordi: plus que 30 minutes de batterie. Pour monter mes sons, charger les photos, écrire le post. Et passer le reste de la journée à bloguer. Panique. J’arrive à envoyer les sons un peu en vrac à Baptiste qui me sauve. Je suis tellement dans la merde pour le reste de la journée. Je rappelle Antonio pour qu’il vienne me chercher et m’amène à un bureau de vote. Il ne comprend pas bien ce que je veux, je lui passe un vendeur du McDo d’origine mexicaine qui lui donne l’adresse.
C’est une copine d’Antonio qui vient me chercher. Elle m’explique qu’elle ne va pas voter, que ce sont tous les mêmes. On parle pendant 20 minutes dans le taxi. A la fin de la conversation, elle partait voter pour Obama. (Je n’ai RIEN fait pour l’y inciter, j’ai juste répondu à ses questions sur leurs programmes. Elle ne savait absolument pas qui était en faveur de quoi). J’enregistre tout, tout. J’en suis à des dizaines et des dizaines de minutes de bande. Enfin de numérique. J’arrive devant un bureau administratif où les gens viennent expliquer les problèmes qu’ils rencontrent lors du vote. J’interviewe le président du bureau.
A la sortie, je rencontre une femme qui a des difficultés à cause d’un changement d’adresse (interview). Elle doit se rendre à un autre bureau. Je lui demande de m’emmener. (Déjà deux courses de taxi, plus le train, ça allait bien). Elle m’offre des bonbons, je me rend compte que j’ai oublié de déjeuner, une fois n’est pas coutume…
Arrivée au bureau de vote. Je rencontre plusieurs personnes, dont M. Richards, policier à la retraite absolument charmant avec qui j’ai parlé de la peine de mort, en faveur de laquelle Obama s’est prononcé.
M. Richards et son ami me raccompagnent à la gare. Une demi-heure d’attente. Dans le train, tout l’Illinois semblait vouloir se rendre à Grant Park. Wagons bondés. Les gens regardaient les infos sur leur téléphone, entamaient les pic-niques prévus pour les heures d’attente, riaient, s’animaient à l’idée que ce soir, les Etats-Unis pourraient élire le sénateur de l’Etat.



Le trajet a mis une demie-heure de plus que prévu. 18H: j’aurais dû être à Grant Park j’arrive à l’hôtel. Je post ce que je peux, ce qui n’était pas devenu obsolète… Et je débarque à Grant Park.
Sur le main riser, Ivan et Luc étaient direct pour Go Africa. Je les rejoins. Le main riser, c’est donc l’estrade centrale, où les chaînes de télé et quelques photographes se tiennent, les unes à côté des autres, face à la tribune. Pour Go Africa on était 6: Dereck, le caméraman, Ivan et Luc, en direct, Franck, la patron de la chaîne, et John, le..? Le type qui sert à rien. Chaque espace alloué est si petit qu’en me décalant un peu trop à gauche, j’étais sur l’écran d’AP, à droite sur celui d’Extra, un show d’ABC.
Et puis finalement, ça y était. J’étais là, ce 4 novembre 2008, pour assister à l’élection du nouveau président des Etats-Unis. J’étais là avec Ivan et Luc, qui s’apprêtait à annoncer à l’Afrique que la première puissance du monde avait élu un “Afro-américain”. Les 70 000 personnes qui s ‘étaient battues pour avoir des tickets pour Grant Park ont peu à peu afflué. La foule métissée était électrique. Un à un les Etats clés sont tombés aux mains des démocrates. ET CNN a donné le résultat.
Et dans un pays où il y a 40 ans un Blanc ne s’asseyait pas près d’un Noir dans un bus, dans un pays au passé pas seulement esclavagiste mais longtemps foncièrement raciste, où l’on lynchait les Noirs, où on les battait à mort, où leurs corps mutilés qui pendaient des arbres avaient fait chanter à Billy Holliday ces “fruits étranges des arbres du Sud“. Dans ce pays où l’on dit de cette même Billy Holliday qu’elle est morte entre un hôpital interdit aux Noirs et un hôpital réservé aux Blancs. Dans le pays de la ségrégation, du Ku Klux Klan, des Suprémacistes Blancs. Dans ce pays où l’égalité de tous n’était qu’un mythe, elle est devenue réalité.
Les journalistes ont rarement fait si peu d’efforts pour ne pas montrer leur joie. Certains ont crié le résultat. D’autres ont vu leur visage s’illuminer. Le patron de Go Africa est tombé dans les bras de John. Près de moi un diplomate danois pleurait. Puis j’ai quitté Grant Park. Dans la rue les gens débordaient de bonheur. J’ai parlé à des jeunes qui m’ont confié “Les Noirs avaient pas beaucoup de raisons d’être fiers avant. Maintenant on a enfin un sujet de fierté“. Une mère noire m’a dit “J’ai un bébé d’un mois; maintenant je peux lui dire que tous les métiers lui sont accessibles. Qu’il peut être président s’il veut“. Un ado m’a expliqué: “On nous prenait pour des moins que rien, pour des crapules. L’élection de Barack, ça va changer la façon de penser de l’Amérique“.
Et mercredi quand j’ai repris mon bus pour Columbia, tout semblait différent. Beaucoup plus juste. Et je me suis dit que le monde tournait dans le bon sens.