Samedi dernier à la librairie des Quatre Vents de Mermoze, à Dakar, le journaliste français Fabrice Hervieu Wane dédicaçait son nouveau livre: “Dakar l’insoumise”, paru aux éditions Autrement

Il était une fois Dakar, ville souvent vouée au pessimisme, asphyxiée par les embouteillages et les odeurs de pots d’échappement, où sévit la “lente et corrosive spirale de la pauvreté censée fabriquer des morts-vivants“, où certaines familles ne se nourrissent qu’une fois par jour, où la corruption fait des ravages. Mais ce n’est là qu’une partie du récit.
Dans un passionnant petit ouvrage, Fabrice Hervieu Wane, raconte l’envers de ce décor maussade. “Il y a bien une autre Dakar cachée loin des projecteurs, écrit-il. De multiples villes hybrides dans la ville, qui n’ont attendu personne pour se mettre en action.” Un peu plus loin: “(Dakar) change, se créolise, sait jouer sa note baroque si nécessaire.” Et d’ajouter enfin: ” Il faut surtout retenir la très forte résistance de ce peuple. C’est face aux difficultés quotidiennes, aux plans d’ajustement structurel et devant l’incroyable désengagement de l’Etat qu’il a fallu survivre, donc combattre. Qu’on s’est vus obligés de mêler Dieu aux actes les plus simples du quotidien. Que des parents d’élèves ont eu à construire eux-mêmes l’école de leurs enfants! Qu’on a dû transformer le plomb en or. Que vingt-six parmi eux, à la manière d’Alinsitoué, refusent de se soumettre.“
Ces vingt-six insoumis, ce sont les vingt-six personnes que l’auteur raconte, qui incarnent la ville en marche, et qui doivent refléter les centaines d’autres inconnus qui animeront l’avenir. Ce sont les “allumeurs de réverbères”, “les pédagogues”, les “serviteurs du public”, “les avant-gardistes” et “les empêcheurs de penser en rond“, dans l’ordre des six séquences du livre. Acteurs de la société civile, artistes, savants, chercheurs, entrepreneurs, femmes et hommes: les portraits se succèdent et permettent de comprendre mieux Dakar, versicolore.
L’histoire de Ken Bugul ouvre la série.Cette romancière sénégalaise, d’une modernité impressionnante, a vécu en Afrique et en Europe. Après des études en Belgique, elle décide de devenir la vingt-huitième épouse d’un marabout, puis se mue en fonctionnaire internationale, et depuis 1994 s’adonne à l’écriture, au Bénin. “Sa liberté de ton, ses accents féministes, devaient la conduire à partir, mais aussi sans doute un besoin de se protéger de la société dakaroise marquée par l’importance accordée à ses rumeurs, et le poids de ses contraintes sociales.” Une écrivaine dakaroise, pétrie des couleurs ocres de la ville, et forcée de s’en défaire. Ce premier portrait symbolise toute la complexité du livre: Dakar ne rend pas forcément la tâche facile à ceux qui veulent la faire évoluer. Mais elle permet leur émergence, les berce et les héberge. Ensuite c’est une lutte.

Comme celle menée par “la sentinelle de l’écologie”, Haïdar El-Ali, directeur de l’océanium. Ce militant de l’écologie se bat face à un mastodonte. “A Dakar, comme dans la plupart des villes du continent, les enjeux écologiques sont de taille. Les quartiers se développent dans l’anarchie et les ordures ne sont pas toujours collectées. La pollution est amplifiée par le fait que circulent encore des voitures de plus de quinze ou vingt ans, que les voitures propres n’existent pas, que les nombreux moteurs diesels contribuent à dégrader la qualité de l’air. L’augmentation du nombre de bateaux de pêche industrielle étrangers au large de la capitale, vide la mer et prive donc les Dakarois de leurs ressources en poisson“. Le problème est exposé dans toute sa violence; mais l’auteur semble dire que tout ira bien: des gens sont prêts à le résoudre. Haïdar el-Ali s’est impliqué progressivement dans son combat de sauveteur de planète. Petit à petit, il s’est fait connaître, il est aujourd’hui un incontournable. “Une fois par mois, il prend une semaine pour effectuer un tour du Sénégal, soit dans les grandes villes du Sud, soit dans celles du Nord. “Dans la moitié sud du Sénégal, j’ai bon espoir que mes préconisations seront suivies d’effets; dans la moitié nord les choses sont plus difficiles, le désert est en train d’avancer” précise-t-il. Car à force de sensibiliser dans toutes les régions du Sénégal, l’homme a formé des leaders d’opinion, prêts à relayer ses combats localement.(…) Le credo de l’écologiste est simple: d’abord l’exemplarité. Montrer qu’il existe des gestes et des bonnes pratiques simples applicables et reproductibles par tout un chacun. Et Haïdar de régulièrement mettre la main à la pâte, en plantant avec les villageois, qui lui font de plus en plus confiance.“
Dans une langue simple et agréable, F. Hervieu Wane semble dire que tout ira bien. En présentant ces individus il rassure. De la même manière que les désastres écologiques, les préjudices économiques, les sinistres alimentaires, les difficultés sociologiques sont expliqués. Page après page, l’auteur n’a pas peur de pointer du doigt les ombres, les inconvénients, les obstacles parfois gigantesques dont la cité est porteuse, et c’est chaque aspect de la ville, et de nombreux pans du pays qui sont décryptés. Mais toujours, pédagogue, il souligne que des gens sont là pour relever les défis, tenter de résoudre les problèmes, qu’il n’y a pas de fatalité. Sobrement, et de façon originale sur la forme (ces portraits, qui se lisent comme autant de romans) comme sur le fond (un optimisme salutaire), Fabrice Hervieu Waneil fait preuve d’un enthousiasme contagieux.
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