juillet 16, 2008...6:09

Quand l’homme et la terre se séparèrent

Se rendre aux commentaires

cinéma: Zan Boko de Gaston Kaboré

Chez les Mossi, peuple du Burkina, il existe un rite : l’inhumation du placenta du nouveau-né. Ainsi est tissé le lien entre l’être, la Terre et ses ancêtres. ‘Zan Boko’ est le terme qui renvoie au lieu de l’inhumation. C’est aussi le titre évocateur du film de Gaston Kaboré, sorti en 1988 et projeté le 5 juillet à l’Institut français de Dakar, lors d’une séance du cinéma de nuit.

Tout commence dans les champs. Mais c’est de la ville que parle Zan Boko. C’est l’histoire de l’urbanisation violente qui ravage les habitudes. La famille du paysan Tinga vit près de la ville. Trop près. Son mode de vie est enraciné dans les terres qui l’entourent. Le lever du jour voit le lever des âmes, qui s’affairent pour que les sols ancestraux enfantent. Dans chaque geste et chaque habitude, c’est un monde rural qui s’exprime. Un monde à l’agonie, près d’être englouti. Du jour où les agents de l’Etat viennent peindre sur les murs en banco des chiffres blancs, pour un recensement de mauvais augure, on sait que tous les efforts contre un déracinement seront vains. La ville s’étend, dévoratrice. Le réalisateur souligne, à coup de plans larges et lents, cet univers de traditions à l’agonie. De séquences en séquences, on assiste au déracinement d’une famille.

Mais ce n’est sans doute pas l’urbanisation elle-même que Gaston Kaboré critique, c’est surtout son mode de déploiement. La famille héroïne se retrouve bientôt accolée à de riches et puissants voisins dont la conception du monde a peu à voir avec la leur. Que la femme cuisine dans le jardin et les odeurs dérangent. Ce sont des agents de police qui sont envoyés pour y remédier. Cette cuisine-là devra être abandonnée. Puis les puissants voisins veulent se faire construire une piscine, et racheter le terrain des paysans. Que Tinga refuse, et l’on fait appel à un cacique du pouvoir.Spoliation.Ce film est presque une fable. Les personnages, décharnés, symbolisent leur classe sociale. C’est la lutte du fort contre le faible ; de la dignité et de la volonté, contre la vénalité et la corruption.Car ce sont ces valeurs aussi qui sont évoquées. Si le mode d’urbanisation est un problème en soi, l’impossibilité de lutter contre et de le critiquer est une autre calamité. Les détracteurs du pouvoir n’ont pas droit à la parole.

Lorsqu’un journaliste téméraire, Yabré, s’avise de faire venir sur son plateau, en direct, le paysan bafoué, l’émission est tout simplement interrompue. Censure et autoritarisme, dont les victimes sont irrémédiablement les plus pauvres : ce sont les maux dénoncés dans Zan Boko.

Une dénonciation datée

Gaston Kaboré fait preuve de virulence et de sensibilité. Il souligne, de sa caméra, ces paysages qu’il faudra délaisser, au profit d’une ville sans âme. Le genre de la fable réussit parfois. Comme dans le symbolisme de la disposition de l’espace familial : les pauvres, une fois happés par la ville, sont en permanence montrés dans la cour de leur maison et souvent par terre ; les puissants voisins sont montrés à leur balcon. Le haut et le bas de l’échelle sociale sont concentrés dans ces détails expressifs. Autre exemple : une soirée, lors de laquelle hommes politiques et hommes d’affaire discutent, verre à la main, de la meilleure façon de spolier ceux qui, au même moment, dans leur maison étouffée, souffrent. Mais souvent aussi, cette narration échoue. A force de didactisme et de pédagogie, le spectateur est trop pris par la main ; l’espace d’interprétation, qui est aussi au cinéma l’espace de réflexion personnelle et d’imprégnation d’un message subtil, disparaît. Passe que la lenteur des plans veuille rendre la lenteur du quotidien, que la vacuité de certains passages du scénario renvoie à celle de certaines conversations de la vie. Mais lorsque le texte vient expliquer l’image, la redondance fatigue. L’enfant de la famille riche voit le jouet de l’enfant pauvre. Il le veut, il propose de le lui acheter. L’enfant pauvre refuse, il veut le lui offrir. ‘Si tu ne veux pas me le vendre, alors je n’en veux pas’. Le message est clair. Pourtant un autre personnage d’ajouter une réflexion sur la transmission de la vanité chez ces nantis, et de souligner la gravité du comportement de ce garçon encore si jeune. C’est trop.

Un film en certains points daté, lent, dans lequel on entre presque à reculons. Mais toujours instructif. Et si les choix cinématographiques échappent à l’universalité, ce n’est pas le cas du message lui-même. L’urbanisation forcée, les spoliations, l’abandon déchirant des traditions. Des cultures délavées. C’est ce qui continue de se dérouler en Afrique et ailleurs.

écrit pour walfadjri

Laisser un commentaire