Une vieille femme sérère au parler rude et à la voix légendaire: c’est ainsi qu’apparaît la chanteuse Yandé Codou dans le documentaire d’ Angèle Diabang Brener. Un portrait de 52 minutes assez réussi, diffusé lors de la projection de presse à l’institut français, vendredi après-midi.
Tunique marron turquoise, mouchoir de tête assorti, sourire appréhensif. Angèle Diabang Brener n’en est pourtant pas à son premier film. Avec déjà trois documentaires réalisés, la jeune cinéaste sénégalaise trottine sur la route de la notoriété. Mais qu’importe. Face à la vingtaine de journalistes venus assister à la projection de presse deYandé Codou, la griotte de Senghor, à l’institut français, c’est comme la première fois. « Je vais rester assise, comme ça on ne verra pas que je tremble », lance-t-elle comme pour conjurer le trac. La salle s’éteint. L’écran s’allume.
Yandé Codou, près de 80 ans, était la griotte de Léopold Sédar Senghor, demeure une inimitable star de la poésie sérère et se comporte comme une diva au caractère bien trempé. Avec intelligence, beaucoup de suite dans les idées, la musique de la chanteuse, de Youssou Ndour et Wasis Diop, Angèle Diabang Brener aborde ces trois facettes- la dernière avec le plus de talent.
L’amour de la griotte pour le premier président du Sénégal libre semble sans limite. Même maintenant que le temps a laissé place à la distance, même alors que des détracteurs se sont fait jour, elle l’aime aveuglément, infiniment. « Léopold, petit de taille mais grand d’esprit, Yandé est fière d’être ta griotte, tu es unique. » Le conteur Massamba Guèye souligne « c’est l’association du pouvoir politique et du pouvoir poétique. Ce que Senghor dit en français, Yandé le chante en langage universel. » Les commentaires et marques d’affection se superposent, tendres et émouvants.
Les relations avec Senghor ne sont pourtant pas la seule ligne directrice du documentaire. Le titre était un moyen de rendre le sujet visible de façon internationale, dans les pays ou la chanteuse ne peut être connue qu’à travers l’écrivain. Un autre axe, plus original, réside dans les difficultés de transmission de cet héritage griot. Les Griots sont fondamentaux dans la société sénégalaise. Une fille de la cantatrice explique: « Nous sommes comme des allumettes. Si tu n’as pas d’allumettes, tu ne peux pas faire de feu. Les Griots sont des allumettes.» Pas de société illuminée sans Griots? « Les valeurs ont changé, et le destinataire [d’une telle musique] n’existe plus», souligne un professeur de français interviewé. Massamba Guèye renchérit: « Ma crainte, c’est que Yandé Codou arrête de chanter et que personne ne vienne après elle. Les Griots vont à l’école, mais certains n’ont pas compris qu’on peut aller à l’école et toujours porter ses valeurs traditionnelles. »
Emiettement et intimisme
Les thèmes se déplacent donc, et là réside l’un des défauts du film: il est lacunaire, et émietté. Il ne faut pas espérer découvrir en profondeur le parcours de cette icône. La réalisatrice a beau croiser les témoignages, se tourner vers des proches ou d’autres artistes (les enfants de Yandé Codou, ses choristes,le poète et chanteur Raphaël Ndiaye, Massamba Guèye), nombre de questions ne sont pas posées, a fortiori sans réponse. Le but n’était sans doute pas d’être exhaustif, mais le sentiment de manque ou d’omission subsiste.
Reste que le regard intimiste, posé par la cinéaste sur cette auguste aînée, vaut le détour. Subtilité dans le tournage, délicatesse des plans, il dévoile, dans le secret d’une chambre, dans la proximité familiale, la personnalité d’un mythe. Yandé Codou est abrupte, crue, cassante. Franchement désagréable quelquefois. Elle porte en elle une amertume mal assortie à sa voix soyeuse et intense. C’est une vieille diva au caractère bien trempé, qui semble oublier parfois qu’une caméra est braquée sur elle. Et donne ainsi lieu à des morceaux de bravoure. Comme cette scène où elle parle de son beau fils comme d’un ivrogne. Ou comme cette autre, exquise, où Raphaël Ndiaye se fait moucher férocement, pour avoir voulu réadapter une chanson de la griotte.
La poésie de ces anecdotes a d’autant plus de mérite d’exister qu’Angèle Diabang Brener n’a eu que quinze jours pour la saisir. De l’escroquerie subie par son producteur initial, à l’irrespect dont a d’abord témoigné la reine des Griots, la réalisatrice a dû s’accrocher. « Plein de fois je me suis demandé pourquoi faire un film sur une personne comme ça, je ne suis même pas respectée. Mais si j’arrive à percer le mystère de son amertume, à devenir un peu complice avec elle, j’aurais gagné le droit de faire des films et d’être réalisatrice ». Un mystère pas tout à fait percé. Des zones d’ombres demeurent, à regret. Mais le titre de réalisatrice est dignement gagné. Le public pourra en juger lors de la prochaine projection, le 30 juillet à l’Institut français.
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