Mardi soir, lors de la projection de Hyènes à Colobane, en l’honneur du cinéaste Djibril Diop Mambéty disparu il y a une décennie, une spectatrice a suscité l’émotion : Lissa Balera. L’actrice qui interprétait il y a dix ans la vaillante héroïne handicapée de La Petite vendeuse de Soleil, a fait son apparition ; elle retient encore ses larmes en parlant du réalisateur.
La petite vendeuse de Soleil est devenue grande. Son visage a changé, ses béquilles sont plus neuves, mais son sourire demeure; elle reste rayonnante. Et l’affection qu’elle avait nourrie jadis pour le réalisateur qui fit d’elle une icône ne s’est pas tarie. Quand on lui parle de lui, elle cache son visage dans ses mains et s’efforce de retenir ses larmes. C’est que Mambéty a changé sa vie.
« J’ai rencontré tonton Djibril par l’intermédiaire d’un ami, Mario, et il a voulu que je joue dans La Petite vendeuse de Soleil. J’étais très contente de sa proposition. Je n’avais jamais rien joué avant. » C’est la curiosité qui la pousse et c’est lui qui parvient à lui faire surmonter les nombreux obstacles. Lissa Balera est handicapée, et c’est une enfant pauvre. Dans la fiction s’ajoute la difficulté de se faire une place parmi tous ces garçons, dont la vente de journaux à la criée est normalement le pré carré.
« Tonton m’a beaucoup aidé pendant le tournage. Il m’encourageait, me poussait à aller jusqu’au bout, parce qu’il arrivait que je sois complètement épuisée sur le plateau. Il m’expliquait chaque fois ce que je devais faire, comment le faire etc. Je progressais de jour en jour ».
Le film, qu’elle tourne avec tant de détermination, véhicule des idées fortes. Il se penche sur les barrières que doit franchir une fille ou une femme dans un monde régi par les hommes, sur la marginalisation des handicapés, sur la mendicité, les stratégies pour se soustraire à la pauvreté, sur la vie quotidienne dans la capitale sénégalaise. Lissa a beau n’être encore qu’une enfant, elle a pourtant déjà conscience des messages dont le film est porteur. « Je comprenais tout ça parce que quand on vit à Dakar, on voit les gens de la rue, les enfants qui traînent, la mendicité. »
L’errance, la misère, c’est à cela que Mambéty lui a permis d’échapper. « Le film m’a appris à me battre pour réussir dans la vie. Grâce à Djibril j’ai pu faire des études, ne pas aller tendre la main dans les rues ». Elle a donc passé son Bfem, suivi une formation de secrétaire et obtenu son diplôme. Mais elle n’a plus replongé dans le cinéma. Avec un immense sourire, elle remarque pourtant que oui, elle aurait aimé en refaire, qu’elle avait rencontré des gens du milieu. Mais personne n’a plus jamais fait appel à elle. Et elle n’a jamais sollicitée quiconque. « Parfois j’ai encore envie de me relancer dedans. Peut-être un jour. »
En attendant elle travaille comme secrétaire comptable. Et elle repense à Mambéty. Avec une voix éteinte, et un sourire de gêne qui masquent un sanglot refoulé, elle confie : « sa mort m’a fait du mal. J’ai perdu un ami, un père. » Ce qu’elle garde de lui, hormis ses souvenirs, ses films dont elle considère qu’ils ont « toujours la même force », c’est une lettre. « J’ai toujours la dernière lettre qu’il m’a écrite. Une petite lettre qu’il m’avait envoyée pour Noël. Il disait qu’il allait me rapporter le film et qu’on le regarderait ensemble. » Mais Djibril n’est jamais revenu. Il est mort cette année-là, emporté par un cancer de la gorge. La petite vendeuse de soleil, elle, reste bien vivante, elle a fait de l’oeuvre fictive de Mambéty une réalité: celle d’une jeune-fille handicapée, qui réussit malgré tout.

écrit pour Walfadjiri

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