La littérature est amorale
Pourquoi, il y a quatre ans, personne n’a rien dit? Pourquoi lorsque les exemplaires de La Mauvaise vie se sont étalés sous les yeux des lecteurs, dans les librairies, se sont empilés dans les bureaux des critiques, personne n’a rien dit? C’est qu’en écrivant ce livre, Frédéric Mitterrand, qui n’était pas encore ministre, faisait œuvre littéraire.
Au-delà de la morale
«On ne fait pas de littérature avec les bons sentiments». Mitterrand l’a répété hier soir, Gide l’avait dit avant lui. Il est une évidence qu’une œuvre littéraire peut déranger. Cela ne signifie en aucun cas que derrière les mots tous les actes peuvent être tolérés. Cela ne signifie pas non plus qu’il faut commettre des crimes ou ériger des personnages sordides pour être un bon écrivain. Cela signifie qu’on ne peut lire un livre à travers le prisme de la morale. Ce serait comme mesurer la beauté d’un poème à l’abri d’un axe des abscisses et des ordonnées.
La littérature dérange parce qu’elle fait penser. Penser, c’est bien aller contre l’évidence et contre soi-même.
La littérature dérange tant que si la censure l’avait toujours emporté, Le Mariage de Figaro, qui en une réplique, lapidaire, remettait en question tout un ordre social n’aurait jamais vu le jour. Pas plus que Les Fleurs du Mal, qui durent un temps s’appeler «Les Lesbiennes», ou la pauvre Madame Bovary, deux œuvres jugées immorales. Sade les précéda, Salman Rushdie les suivit.
Il est donc acquis que la littérature peut déranger, qu’elle l’a fait, qu’elle le fera encore. C’est parfois pour cela qu’elle est louée. Parfois malgré cela. La morale de l’homme derrière les mots a si peu d’importance au regard de ce qu’il peut apporter à la littérature que des écrivains sublimes et ignobles ont su rallier à eux des amoureux des lettres. Brasillach, évidemment en est l’emblème.
Janvier 1945, la France est enfin libre et le procès du rédacteur en chef de la revue antisémite «Je suis partout» s’ouvre. Son avocat, pour faire oublier son allégeance à l’ennemi, au nazisme, au fascisme, plaide pour son talent. «Pour nous, la littérature de Brasillach serait un peu comme un matin rayonnant, avec ses premières ferveurs, ses espérances, ses amitiés pour toujours… Il est celui qui a merveilleusement dépeint, de cette phrase allongée, souple et pleine, notre éveil à la vie, notre extase devant les richesses de l’existence. C’est lui qui a exprimé nos goûts, nos angoisses, nos combats, nos premières désillusions d’hommes.» Brasillach est condamné à mort et dans les jours qui suivent une pétition d’intellectuels, de François Mauriac à Paul Valéry, demande au général De Gaulle la grâce du condamné. Pas tous pour son talent; mais quel collaborationniste anonyme s’est vu demander sa grâce par les intellectuels?
Pour De Gaulle, le talent de Brasillach ne le rendait que plus coupable. Pour les hommes de lettres, ce talent aurait pu mériter la grâce.
Service rendu à la littérature
C’est le talent encore qui, pour la postérité, ne rangea pas Gide dans la catégorie des hommes de moeurs douteuses, mais dans celle des grands auteurs. En 1917, Gide a 48 ans. Marc Allégret, quatrième fils du pasteur qui fut le précepteur de Gide, en a 17. L’écrivain entame avec le jeune homme une relation, qui n’est pas la première qu’il entretient avec des jeunes hommes. La correspondance de l’auteur ne laisse pas d’ambiguïté sur les désirs qu’il éprouve. «Je flambe tout entier», écrit-il en 1918 à Allegret. En 1916, il écrivait à Elisabeth, la fille de sa vieille amie madame Théo Van Rysselberghe «Je n’aimerai jamais qu’une seule femme, et je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons».
Mais ces inclinations de Gide n’empêcheront pas Sartre d’écrire, à la mort du premier: «Il a su réaliser contre lui l’union des bien-pensants de droite et de gauche. (…) L’art de Gide veut établir un compromis entre le risque et la règle (…)» Et comme pour tout justifier, Sartre précise: «Ce jeu de contrepoids est à l’origine du service inestimable que Gide a rendu à la littérature contemporaine: c’est lui qui l’a tirée de l’ornière symboliste». (Sartre, Situations IV) Rendre un service à la littérature semble pouvoir tout effacer. 15 ans plus tard, Roland Barthes écrivait dans Critique et Vérité que la morale est le support des normes implicites et de l’interdit bourgeois.
Les critiques littéraires sont empreints de cette idée qu’ils ne sont pas là pour enquêter sur la réalité des récits. Ils s’interrogent sur sa valeur esthétique. Pierre Assouline, critique littéraire et écrivain, remarquait ainsi à la sortie du livre: «On trouverait facilement matière à critique sinon matière à reproche dans La mauvaise vie. Mais la franchise de l’auteur les désarme aussitôt. Pas nécessairement sa sincérité, car on sait qu’elle n’est pas toujours un atout pour un écrivain. Sa franchise: une crudité dans l’exposition des moeurs qui ne verse jamais dans l’indécence ou l’impudeur. Il y fallait une vraie maîtrise dans l’écriture et le dévoilement des sentiments.» Pierre Assouline explique aujourd’hui que ce n’est «pas un livre sur la pédophilie, c’est le témoignage d’un écrivain. Mitterrand fait œuvre d’écrivain. Le sujet n’est pas sa sexualité, c’est sa solitude, sa mélancolie. S’il y a un problème aujourd’hui, c’est un problème politique, pas littéraire».
